Forum Butagaz : la balise urbaine

Enfin prêts, prêts à bâtir pour une noble cause, d'intérêt public … nos rêves de sociabilité affûtés comme la pointe de nos crayons … notre enthousiasme à l'égal de nos aspirations sociales … Enfin prêts à réaliser une architecture à la dimension de nos espoirs, … une œuvre majeure, majuscule.

Nous les architectes du réel, abandonner pour un temps les grands palais, les grands chantiers et œuvrer pour le commun le démuni le délaissé … plonger dans une réalité nouvelle aux nécessités élémentaires ; se protéger de la pluie, du vent, des intempéries et conquérir la fragilité du corps retrouvé.

Nous étions là, pourvus de nos outils, prêts à façonner l'architecture de nos désirs, de nos fantasmes, … à accomplir le geste indispensable à toute reconnaissance, et offrir avec générosité et condescendance les images présélectionnées de nos façades à la presse impatiente.

Nous étions là, savourant le vin de la victoire et acceptant avec égard les congratulations du président de l'association des laissés pour compte.

Au creux de notre oreille un son … imperceptible, lointain … un murmure indistinct, en spirale.

Autour de nous, misère et exclusion, affairisme et intolérance, autour de nous, gens de peu gens de rien, exclus, rejetés, livrés au désespoir … autour de nous, en nous, une société à bout de souffle … vacuité.

Un murmure pénétrant, de plus en plus distinct, … un murmure, presque une voix … à suivre.

Pour toute réponse à la détresse, à l'insécurité, à l'inconfort, une balise comme un palliatif de la misère. Maintenir ainsi une misère propre, présentable et préserver la respectabilité de notre paysage urbain … hygiène mentale de dissimulation d'une société de la main tendue, fermée. Ainsi, maintenir le contrôle d'une population indésirable à présent quantifiable et reproduire avec l'innocence des grands philanthropes de nouvelles ségrégations.

Une balise sophistiquée … carte à puce, vigie … vigile.

Dormir sous les ponts et faire la queue, sous prétexte de dignité, pour sa toilette du matin, ( 120 casiers, 120 personnes, 4 douches. 20 Minutes de toilette par personne représente 10h00 d'attente au plus malchanceux, au lève tard)… faire la queue à l'extérieur de l'édifice et retrouver son trou de rat dans la ville.

Quelle belle perspective !

Au creux de notre oreille une voix sourde, grave, au rythme lent et régulier, gronde avec le regard serein d'une force en devenir …

Autour de nous, la ville dans son splendide potentiel d'échanges, de mobilités, de transports … la ville, territoire de tous les possibles, s'alimente de cette diversité. La ville puise dans la ville, dans les villes et invente sa propre civilité. En elle, l'impasse la rue la ruelle… le quartier. En elle, l'espace de toutes les rencontres… urbaines.

Autour de nous, au plus profond, une autre, brisée, meurtrie… où la spéculation immobilière chasse les derniers budgets indésirables, réduit les appartements à des mouchoirs de poche, condamne à la fermeture nombre d'entrepôts de locaux commerciaux… Voilà la ville de ces riens, de ces petits riens, refuge d'une nouvelle caste et territoire d'exclusion. Un mur s'élève.

Une voix de plus en plus présente, de plus en plus pressante, martèle…

La question que pose aujourd'hui la multitude des sans-abri, des exclus, dépasse largement le propos de l'architecture. Cela se pose en terme d'état d'urgence. La mort, la misère hantent nos rues.

Au-delà du caractère général politique, que la question suppose, il est des mesures d'urgence radicales à prendre, loin de tout consensus timoré.

Nous affirmons, que toute forme d'exclusion condamne l'être et son devenir la ville et son urbanité ; que toute forme solidaire de soutien ne peut être envisagée qu'avec l'accord préalable des individus concernés, que toute forme d'action prioritaire est à consacrer à l'être et non au paraître. Nous affirmons que le contexte actuel, contient les ressources d'une action collective.

La ville, toi nous eux, en attente silencieuse…

Au réveil une lueur d'espoir…

Nous ne sommes rien et pouvons tout dans l'agir.

Les boutiques, les locaux désaffectés, momentanément loués par la communauté suivant des baux flexibles, des incitations fiscales, des règles préétablies…, constitueraient grâce à un aménagement sommaire, un abri provisoire pour les démunis.

Ainsi, s'établirait naturellement l'amorce d'une réintégration sociale au sein du quartier de la rue, la promesse d'un statut social. L'aménagement aidé à peu de frais par la collectivité, offrirait les conditions minimales de confort ; eau chaude, eau froide, des sanitaires, des lits. Ainsi, l'apaisement de retrouver une nuit de sommeil dans un semblant « chez soi ». Pour tous encore en course sur le marché du travail, une adresse.

En elle, la ville, en temps de crise, une nouvelle fois puiserait ses ressources et ferait face. Elle démontrerait alors, la capacité flexible de son tissu en imprimant la voie d'une nouvelle issue.

L'architecture serait là… en état de silence… en état de veille.

Maîtrise d'ouvrage

n+1 architectes / Gauthier Hitter architecte

Concours

janvier 1994